Perception relative du temps
On a souvent l'impression que le temps s'écoule d'une manière linéraire et qu'une minute de temps dure autant qu'une autre minute de temps. Un peu comme un kilo de plume est censé peser autant qu'un kilo de plomb. Il est cependant des moments dans la vie où on a l'impression que le déroulement de ce temps s'accélère ou se ralentit.
Bien sûr il y a les classiques exemples des moments de stress où le temps semble fuire devant la quantité de chose à faire et des moments de calme voire d'ennui où la tension est basse, où les minutes semblent durer des heures.
C'est probablement lié dans une certaine mesure mais j'ai observé des moments de dilatation ou de compression du temps encore plus frappants car sur des périodes extrêmement courtes. La chute libre est particulièrement propice à ce genre de phénomène.
Aujourd'hui il est très courant que les parachutistes emportent avec eux une petite caméra DV fixée sur leur casque pour filmer le saut. L'après-saut est l'occasion de visionner le film et de débriefer le saut. Il m'arrive souvent d'être surpris par la durée de la séquence vidéo qui me semble en décalage - plus longue ou plus courte - que la perception que j'ai peu en avoir sur le moment. Une chute libre est relativement brève, autour de une minute. Aussi la vidéo, qui propose un déroulement du temps à l'echelle temporelle "standard" (on pourrait parler de l'"echelle 1" ou "echelle durée-nature"), est assez courte. Pourtant sur certains sauts on a l'impression que "ça" a duré beaucoup plus longtemps, que les gestes et actions étaient beaucoup plus lents. Parfois au contraire on a l'impression de ne pas avoir vu passer le saut !
Je ne sais pas quels sont les phénomènes physiologiques derrière ces impressions mais j'ai remarqué que quand le saut se passe bien, l'impression de durée est plus grande alors qu'au contraire, si on a lutté pendant toute la chute pour faire ce qu'on voulait, on a l'impression que le saut nous a filé entre les doigts.
Satisfaction = calme = dilatation du temps
Frustration = stress = compression du temps
En fait quand tout se passe bien, le cerveau semble fonctionner beaucoup plus vite et engranger encore plus de sensation, encore plus d'images. Un peu comme une scène filmée en accéléré semble ralentie quand on passe le film à la cadence normale. C'est peut-être simplement dû au fait que quand tout se déroule correctement, le cerveau n'a pas a s'encombrer de taches parasites pour corriger la situation et donc est plus réceptif.
Je me pose également la question du rôle de l'adrénaline et de la fréquence cardiaque. Est-ce que le cerveau est boosté par un débit sanguin plus fort pendant la chute ? J'ai entendu dire que même les gens ayant énormément de sauts à leur actif ont une brusque augmentation de leur fréquence cardiaque au moment de l'ouverture de la porte de l'avion même s'ils semblent sereins. Le parachutisme est un sport d'actions intenses et brêves. C'est assez impressionnant comme les prises de décision sont souvent rapides. Par exemple pour résorber des pépins ou effectuer des procédures de secours. Tout se passe très vite vu de l'extérieur mais dans la tête, on a l'impression que tout va plus lentement, que les options sont soigneusement pesées et évaluées. Par exemple concernant cet incident je n'ai aucun souvenir de précipitation ou d'urgence. Et pourtant...
Autre phénomène, sûrement lié, le rétrécissement du champ de vision et de la perception de l'espace - un problème en chute libre surtout si on saute en groupe. Un effet de la concentration intense conjuguée à la perception du temps. Un bon para est surement un para qui arrive à élargir sa perception de l'espace-temps en chute, à s'extérioriser de son corps, à former un ensemble plus large. Un peu comme un bon pilote qui intégre cette extension corporelle qu'est sa voile...