Rififi sur l'équipement des voies d'escalade
Les très nombreuses discussions sur les forums C2C concernant l'équipement des voies de terrain d'aventure, les réquipements, les déséquipements sauvages, les critères de qualité - variables d'un grimpeur à l'autre - d'une voie, etc. montrent à quel point les avis sont nombreux et partagés sur le sujet de l'évolution de l'escalade, de l'ouverture de voies et de leur réaménagement.
Dans le Chablais, deux exemples récents ont illustré les tensions entre grimpeurs qui en découlent. Notons d'ailleurs que les tensions ne sont pas restreintes au seul milieu grimpant puisque d'autres groupes d'intérêts évoluent autour des parois rocheuses : protecteurs de la faune, élus locaux, commanditaires de vie ferrate, etc.
Le premier est rapporté par Wahil sur Chablais Grimpe et relate son altercation en 2003 avec un guidos apparamment peu enthousiasmé - voire carrément énervé - par l'ouverture en cours d'une nouvelle voie, Maudits Bl'héros, dans les grandes dalles des Terres Maudites à la face N de Bostan. Il est vrai que la difficulté abordable et l'équipement anti-stress de cette ligne voisine de la fameuse et superbe - mais plus ancienne et "espacée" - Morzinoise n'inciteront probablement pas les prétendants répétiteurs à faire appel aux services d'un professionnel. Remarquons tout de même que les voies de ce niveau et de cette ampleur sont très rares dans la region. Mis à part l'argument probablement mercantile, on ne peut donc que s'étonner de l'animosité de ce guide, d'autant plus que les Terres Maudites ne croulent pas sous le poids des plaquettes.
Le second est la dégradation cette année par des inconnus du tout récent rééquipement de la voie Butterfly en face S des Cornettes de Bise. Apparamment des plaquettes auraient été volées et des spits, sciés ; ce qui illustre bien une volonté déclarée d'annihiler le travail de rééquipement, effectué il faut le souligner avec l'accord des ouvreurs. Butterfly est une voie ouverte il y a un peu plus de 20 ans. L'équipement auparavant en place se composait de pitons et spits datant probablement de l'ouverture. J'ai eu l'occasion de parcourir deux fois cette voie et je n'ai pas souvenir que l'usage de coinceurs avait été nécessaire. On ne pouvait donc pas vraiment parler de terrain d'aventure. Un rééquipement intelligent et raisonnable semblait judicieux et d'ailleurs pourrait avantageusement être appliqué à d'autres belles voies de ce secteur à l'équipement peu ragoutant (je pense à Aspic par exemple).
Ces deux exemples parmi d'autres poussent à se poser la question de la "propriété", plutôt "intellectuelle", des voies d'escalade. Cette question ne se posait encore pas trop jusqu'il y a peu car l'activité étant jeune et considérée comme dangereuse n'attirait peut-être pas autant de pratiquants, et donc d'ouvreurs-équipeurs, qu'aujourd'hui. Le vaste potentiel des parois et la fréquentation moins importante des itinéraires limitaient les conflits de plate-bandes. Malheureusement (?) l'évolution des mentalités ne s'est pas faite dans une direction unique et certaines conceptions ont tendance à s'affronter voire à chercher à s'entre-annihiler. Par exemple le rééquipement sauvage et béton de certains itinéraires classiques en terrain d'aventure (on comprend l'amertume des grimpeurs de TA qui se font reléguer sur des itinéraires herbeux à l'intérêt limité) ou à l'opposé le sabotage de voies considérées par certains comme contraire à la "pure éthique".
Le problème du rééquipement semble s'amplifier ces derniers temps car un certains nombres d'anciens itinéraires voient leur équipement arriver en fin de vie - la question de la pérénité d'un équipement semblait parfois mal envisagée. Un équipement n'étant de toutes façons destiné à durer ad vitam eternam, un renouvellement s'impose. Et c'est là qu'interviennent les conflits de "génération" ancienne voie / nouvelle voie.
Jusqu'à présent, il a été conféré aux ouvreurs d'une voie un certain droit de regard voire de veto sur les modifications d'itinéraire ou d'équipement d'une voie. Ces ouvreurs étaient alors quasiment considérés comme propriétaires de celle-ci. Aujourd'hui la multiplication des équipeurs - même si selon Wahil cette espèce est plutôt en voie (!) de disparition dans le Chablais - incite parfois à s'interroger sur leur compétence (n'importe qui avec une perceuse peut équiper n'importe comment !), sur leurs motivations. De plus suffit-il de s'être pointé le premier pour pouvoir revendiquer des droits sur une voie ? Ne court-on pas à la multiplication de bouses ouvertes par des incompétents ou des mal-éclairés ? Une voie mal équipée est-elle irrémédiablement gachée sans le moindre "recours" possible ? Quid des problèmes écologiques : ferraillage des parois, effets sur la faune et la flore de la multiplication des itinéraires et de leur fréquentation accrue ? Qui peut se permettre de controler qui et quoi ? Va-t-on vers une règlementation des espaces de liberté que sont les montagnes ?
Plus j'y réfléchis et moins je trouve de réponses simples et satisfaisantes. Bref c'est le casse-tête, la théorie du chaos appliquée à la montagne...