But au Pigne d'Arolla
Fin mars 1999. Quelques mois après un autre but mémorable dans le Beaufortain. On prend les mêmes ou presque et on recommence. Cette fois nous avons jeté notre dévolu sur un raid de 3 jours au dessus d'Arolla en Suisse. Au programme le Mont Blanc de Cheilon et la traversée du Pigne d'Arolla. Comme d'hab, les règles du jeu sont claires (et quasi tacites). Pas de remontées mécaniques (règle n°1), pas de refuge (règle n°2). Montée intégrale en peaux, bivouac sur le glacier.
Le premier jour nous voit donc attaquer la montée, classique et fréquentée, vers la Cabane des Dix via le Pas de Chèvre. Pour respecter la règle n°1, nous chaussons les peaux et remontons les pistes d'Arolla... le long du téléski, emprunté aussi bien par les skieurs de piste que par un grand nombre de randonneurs ignorants (les pauvres) de cette fameuse règle n°1. Le soleil tape dur, le temps est assez chaud, le sac est lourd, le téléski est si tentant : la motivation s'effrite petit à petit. Pour ma part le rythme d'ascension s'en ressent de plus en plus et je rejoins le Pas de Chèvre non sans efforts. Nous dévalons les échelles (enfin de la descente !) et prenons pied sur le glacier des Dix de l'autre côté duquel est visible la cabane, perchée sur un promontoire rocheux, reliée à nous par une trace ombilicale ponctuée ça et là de perches-jalons qui sont autant d'objectifs intermédiaires pour ma volonté de plus en plus défaillante.
Au terme d'une quasi-reptation skiatoire, j'arrive enfin à la cabane, complètement vidé mais persuadé que mes potes - que j'avais perdu de vue depuis longtemps - m'y attendent autour d'une boisson réparatrice. La cabane est pleine à craquer mais je ne distingue aucun visage familier. Mais où sont-ils donc passés !? Soudain mais yeux s'arrêtent sur un petit groupe de personnes un peu plus haut sur le glacier : ce sont les autres qui commencent à installer le bivouac ! M... j'avais presque oublié la règle n°2... Je les rejoins finalement et prépare également mon emplacement de couchage. Cette fois pas question de galérer à construire un igloo. Chacun creuse une petite tranchée qu'il entoure par des petits murs de neige pour se protéger du vent. Ca fait limite fossoyeur... Autre leçon du Beaufortain : j'ai acheté un sursac en Gore-Tex pour mon sac Decat. C'est le modèle Millet qui se referme intégralement avec une sorte de trompe d'éléphant pour respirer.
Première désillusion : pour optimiser le poids du sac nous avions décidé de ne pas emporter de réchaud et comptions camper près d'un petit ruisseau qui nous apporterait l'eau nécessaire. Sur la carte on le voyait bien. Sur le terrain c'est autre chose. Si ruisseau il y avait, en tous cas il devait être enfoui sous une épaisse couche de neige ! Après quelques pelletés, plutôt pour la forme, il faut se rendre à l'évidence : on a grave merdé. Pas d'eau ! Et pas question d'aller en prendre au refuge car il faut y acheter des bouteilles d'eau minérale (pas d'eau courante, en tous cas pour les usagers) et celles-ci sont hors de prix.
Finalement chacun rentre dans son sac de couchage. La nuit ne s'annonce pas si mal, le ciel est clair, la vue est belle, avec les fringues de montagne et le sursac, on est bien au chaud. Chacun entame sa ration de salade de riz en Tupperware préparé à l'avance pour 2 soirs (pas de réchaud je le rappelle).
La température chute rapidement, une petite brise n'arrange pas les choses, je décide de fermer complètement le sursac. Je suis crevé, j'ai mal partout et la tête au bord de l'explosion (pas d'acclimation et coup de chaleur probable lors de la montée). Au milieu de la nuit, d'un coup j'ai un coup de flippe. J'ai l'impression d'étouffer, d'être ligoté. J'essaye désepérément de respirer mais cette fichue trompe veut rien savoir. Comme un fou je me démène pour trouver le fermeture éclair et réussi enfin à sortir la tête du sursac non sans l'avoir presque explosé. J'ai la Lune dans la gueule et le froid glacial qui m'agresse la peau du visage mais au moins je respire. De l'air !
Le temps passe lentement. J'ai vraiment très froid et la neige sous mon tapis de sol s'est tassée, formant des points durs inconfortables qui me rentrent dans le doc. Au matin le soleil se lève enfin sur les sommets. La motivation revient. Que c'est beau ! On s'attarde un peu dans nos sacs de couchage pour avaler un Gerblé et on s'en extirpe un peu à contre-coeur. L'enfilage des chaussures de ski est une nouvelle épreuve : le chausson est glacé et on a l'impression que par effet thermique, nos pompes ont rétréci ! L'un d'entre nous a particulièrement du mal et commence à s'énerver. Le sourire revient quand cet idiot se rend compte qu'il avait oublié d'enlever ses chaussettes de la veille restées en boule au fond du chausson...
Tranquillement nous abordons les pentes du Mont Blanc de Cheillon, les deux traçosaures du groupe semblent peu affectés par cette nuit et l'écart se creuse de plus en plus. J'accuse la fatigue de la veille et me hisse non sans peine au sommet W du Mont Blanc de Cheillon. Heureusement la descente est fantastique, en super poudre, le moral revient. Il fait beau et bon. De retour au bivouac, nous étalons nos sacs de couchage au soleil et sortons nos salades de riz pré-cuit pour nous restaurer un peu. Surprise : le riz a gelé pendant la nuit et nos repas sont des blocs de glace qu'il faut attaquer patiemment à la petite cuillère. Reste encore le problème de l'eau dont nos gourdes sont vides. Quelqu'un propose d'essayer de faire fondre de la neige en en mettant quelques poignées dans un sac-poubelle noir que nous accrochons au soleil sur un baton. Je casse tout de suite le suspense en annonçant que ça ne marche pas ou pas tellement. Le gain est dérisoire. Nous sommes entourés d'eau quasiment à perte de vue mais n'avons rien pour la boire.
Au campement, chacun s'assoupit au soleil alors bien agréable. Soudain tout le monde sursaute : perdu dans un vague rêve angoissant, j'ai poussé un cri monstrueux ! Les autres me chambrent gentiment en s'inquiètant pour ma santé mentale. Arrive le soir, un nouveau diner au riz (toujours pas décongelé) et une nuit un peu plus facile, on commence à s'habituer.
Le lendemain, l'objectif est le Pigne d'Arolla et le retour à Arolla via la Cabane des Vignettes. Il est encore tôt mais déjà une longue chenille de frontale s'échappe de la cabane des Dix. L'itinéraire est vraiment classique et apès une petite redescente nous rejoignons la foule au pied du premier mur. Impression bizarre d'être des extra-terrestres avec nos gros sacs et nos tapis de sol qui dépassent. Les cabanistes eux sont beaucoup plus light, ont mangé et dormi chaud mais bon le plafond de notre dortoir était bien plus beau. Premières conversions, la motivation est là. Nous rattrapons et doublons quelques groupes. Ca va un petit peu trop vite quand même. Sans eau depuis la veille au matin, j'ai soif et me baisse de temps en temps pour attraper une poignée de neige et la machouiller comme je peux. Sans crier gare, l'un d'entre nous annonce qu'il est crevé, qu'il en a marre, qu'il préfère nous laisser continuer et faire demi-tour. Il rentrera à Arolla par le chemin de l'avant-veille et le Pas de Chèvre. Personnellement j'en bave aussi mais ce Pigne est tellement une montagne mythique que j'ai envie de m'accrocher. Pourtant j'ai de plus en plus de mal à ne pas me faire distancer par mes 2 autres potes, décidés à bouffer du cabaniste =D A un moment je me fais doubler par 2 randonneurs. Je ne sais pas pourquoi et si c'est vrai mais dans mon souvenir c'était des scandinaves (!). De vrais bolides. En deux secondes ils sont loin. C'en est trop j'abandonne et décide de rattraper mon camarade qui avait déja fait demi-tour. Là aussi la neige est bonne et la descente est rapide. Je me console en voyant la tête défaite des gens qui en bavent pour monter alors que je skie dans la poudre. Satanée gravité : un coup ton enemie jurée, un coup ta meilleure copine !
Dans l'après-midi, nous nous retrouvons tous les quatre à Arolla. Les deux autres ont fait le sommet et d'après leurs dires ont torché plein de monde en passant le mur de la Serpentine en peaux alors que la plupart des gens s'arrêtaient pour chausser les crampons. Comment ont-ils fait pour tenir le coup ? Pourtant eux aussi ont eu froid, n'ont presque rien bu en 3 jours et à peine entamé leur ration de riz congelé ! Evidemment nous sommes tous en piteux état. Morts de soif. Nous cherchons partout une fontaine pour nous réhydrater et en désespoir de cause devons nous rabattre sur un magasin ne proposant que de la Contrex. D'ordinaire je trouve cette eau vraiment désagréable, trop amère. A ce moment nous ne faisons plus la fine bouche et engloutissons chacun une bouteille pleine en 30 secondes, juste le temps d'enlever le bouchon. J'ai souvent eu cette impression : quand on manque, quand on a soif, on se rend tout de suite compte de la valeur des plaisirs simples comme celui d'une gorgée d'eau fraîche...