C'est quoi une première ?
Une descente à ski, ça à l'avantage de ne pas laisser de trace (pas de pitons, pas de spits, pas de...). A la prochaine chute de neige, la montagne a retrouvé son aspect original - j'allais dire "virginité" mais ça fait un peu phallocrate - et le passage d'un skieur peut rester inconnu de ses congénères.
D'un autre côté, une belle trace de descente dans une pente bien en évidence constitue une signature évidente voire même une provocation pour les autres skieurs. Sans parler de première, qui n'a jamais été ébloui par une belle ligne dans une face ou un couloir ? qui n'a jamais été agacé par une trace en plein milieu de la pente immaculée convoitée depuis si longtemps ?
Mises à part les grandes descentes difficiles des massifs renommés "revendiquées" dans les magazines par les cadors de l'impossible, beaucoup de premières restent difficilement identifiables. La raison en est la multitude de pentes dignes d'intérêt et donc la dilution de la nouvelle du parcours parmi tant d'autres. N'oscultons pas la réserve de certains skieurs peu vantards, ni le manque de communication dans un domaine peu couvert médiatiquement et longtemps condamné comme étant réservé à des inconscients suicidaires. La tendance semble s'inverser peu à peu grâce à la multiplication des sources d'information (topoguides, sites internet spécialisés...) ainsi que par l'augmentation progressif du niveau moyen des skieurs de randonnées qui peuvent de plus en plus envisager des itinéraires difficiles et donc qui s'intéressent un peu plus au sujet.
La paternité voire la maternité d'une permière n'en demeure pas moins difficile à établir : rumeurs infondées, volatilités des traces, mobilité accrue des skieurs qui ne sont pas toujours présents pour défendre leur réalisation, parcours incomplets (couloir pas tout à fait sorti, passages en crampons, rappels pas toujours nécessaires...) sources de polémiques. Bref la "premièrologie" n'est pas une science exacte et d'ailleurs dans de nombreux topos il est généralement prudemment fait mention de la "première réalisation connue", laissant ainsi un peu de marge d'erreur...
On peut de toutes façons se poser la question de l'importance d'une telle information. Pour un skieur, c'est effectivement plaisant de voir associer son nom à une descente mais on reste dans le domaine de l'ego. C'est bien compréhensible, personne n'est parfait. Mais pour les répétiteurs ça n'apporte pas grand chose de savoir que c'est Tartanpion et pas Trucmuche qui a descendu ce couloir en premier, à part peut-être une sorte d'estampille certifiant l'envergure et l'intérêt de l'itinéraire (skier une ligne Tardivel, ça fait rêver, non ?).
Lors de mes pérégrinations à ski, il m'arrive souvent de remarquer une belle ligne qui jusqu'alors m'était inconnue et qui reste introuvable dans les topos. L'abord de la pente est alors auréolée de mystère et de doute. On la scrute, on l'observe, on la mesure sur la carte, on la photographie sous tous les angles, on en rêve, on la redoute... Est-ce que c'est à mon niveau ? Est-ce en conditions ? Vaut-il mieux attendre l'an prochain ? Est-ce que je vais me dégonfler ?
Incertitude ! Puis soulagement et satisfaction quand la réalité rejoint l'imagination. Etait-ce une première ? Peut-être, peut-être pas. Il y a quand même pas mal de skieurs qui ont des yeux et qui voient, des skieurs qui ont des skis... et qui skient ! =D Bref rien n'est moins sûr. Mais dans le fond c'est pareil car de toutes façons la descente a été réalisée dans les mêmes conditions morales, qu'il y ait eu un prédecesseur ou pas. Du coup skier une pente dont on ignore si elle a déjà été parcourue revient sur le papier à avoir fait une première !
De toutes façons ça reste une première personnelle. Ce qui est déjà pas mal, surtout si c'est le Nant Blanc à la Verte...