Galère aux Aiguilles Dorées
15 août 2000. Avec un pote on part escalader l'arête S de l'Aiguille Sans Nom aux Aiguilles Dorées. La course a bien commencé (cabane de Saleina toute neuve, gardiens sympas qui offrent le thé, vue superbe sur l'Aiguille d'Argentière, beau temps...), le glacier de Saleina est tout sec et on s'amuse à sauter les crevasses et à jouer au labyrinthe. On arrive au pied de l'arête.
Et là, le doute s'installe : là où on aurait dû trouver un sympathique couloir de neige pour atteindre le fil de l'arête, une pente de dalles terreuses nous accueille (bon on aurait dû s'en douter, en versant S à la mi-août). On décide de tirer des longueurs. Je pars en premier et installe un relais à bout de corde sur une sangle après avoir mis... zéro point dans la longueur. OK, c'était pas difficile mais en grosses avec les gravillons et la poussière sur le rocher assez lisse, j'étais point trop fanfarronant. Après quelques longueurs du genre on aborde enfin l'arête avec de vrais becquets pour s'assurer. C'est pas très dur comme escalade mais il faut mettre toutes ses protections et pour plus de confort on avait décidé de laisser les chaussons dans le sac (de 55L avec le matos de neige et les fringues). On a trouvé un seul spit dans la voie (sûrement la sortie d'une voie dans le flanc de l'arête). Bref on grimpait en grosses dans du 3/4 avec une sangle voire un coinceur sous les pieds, à tatonner un peu par ci par là pour trouver où elle passait cette satanée voie, avec un casque pour 2 que celui qui grimpait en tête passait au second à chaque relais !
Le temps passait et passait... Vers la 10e (!!) longueur je sors d'un petit mur fissuré, contourne un petit surplomb et me rétablit sur une plate-forme 4 étoiles avec un mega becquet déjà ceinturé par de vieilles sangles : soulagement ! Au moins on est sur la bonne voie, j'ai plein de place pour faire venir mon pote et je vois le ciel bleu à une longueur au dessus de moi ! Mon pote arrive à son tour et au moment de se retablir sur la plate-forme aggripe un gros becquet... qui immédiatement bascule dans la face S des Dorées dans un vacarme d'enfer. Mon pote est mortifié : on avait vu des cordées dans la face S... Il hurle un dérisoire "PIERRRRRRRRRRRE". Je le rassure en lui disant que ces cordées étaient de l'autre côté de la face et qu'elles devaient de toutes facons être déjà sorties vu l'heure tardive.
Finalement mon pote continue et sort sur l'arête sommitale et me fait suivre. Il reste alors un petit bout de rocher pour atteindre le sommet de l'Aiguille Sans Nom. Je vais voir et je reviens très vite en lui disant "Ouais bah sans moi, c'est super lisse et y a rien pour se protéger, en grosses j'y arriverai jamais, vas-y toi". Il y va donc... et revient bien vite. On se met d'accord pour passer ce lamentable echec sous silence et on installe le rappel dans les rochers dans le but de rattraper les anneaux de rappel en rive gauche du couloir Copt (enfin c'est ce que j'avais lu dans le topo). Allez mon pote, vaz-y preums !
Il descend donc mais aucun anneau n'est en vue ni à gauche ni à droite et installe un relais sur une broche (on en avait une par personne). Je descends à mon tour et constate qu'en fait le couloir est en glace avec un peu de neige dessus qui la cache... Là, tous les 2, perdus 30m sous la sortie du couloir, accrochés sur notre broche et sur la corde, toujours passée dans l'anneau de corde sur l'arête, on zyeute et on zyeute encore à la recherche de ces foutus anneaux. Rien. Rien rien. Soeur Anne ne vois-tu rien venir ? Non je ne vois que le couloir qui couloiroit, la glace qui glaçoit, la pente qui pentoit ! On va quand même pas descendre par là ?! En plus j'ai oublié d'affuter mes crampons...
On décide de remonter. Je pars en premier et, un peu stupidement, je m'obstine à grimper au piolet et à me faire chier à faire glisser mon machard sur la corde pour m'autoassurer. Résultat, je me fatigue très vite et commence à être passablement stressé. Mon pote monte à son tour, mais plus intelligent, il tire sur la corde pour s'aider, comme sur une statique...
Nous voila donc à nouveau sur la crête. Que faire ? Traverser les Dorées vers l'Est ? Ca a l'air mega top pourri ce truc et on va jamais y arriver avant la nuit. Ca sent le bivouac... On décide alors de traverser jusqu'au col Copt qu'on atteint après un petit rappel. Là, mon pote, plus inspiré que moi, repère un relais sur spits reliés par une sangle côté face Sud (200 ou 300m de gaz) et me dit qu'on a plus qu'à descendre par là. Ca doit être la sortie d'une des voies de la face Sud. Là je suis sceptique. Qu'est ce qu'on fait si c'est pas equipé en dessous pour le rappel, si on trouve pas les relais, si la corde est trop courte ????
Finalement on a pas le choix. On y va. Heureusement les relais sont bien équipés, y a des maillons rapides pour les rappels et quelques spits dans la voie (sûrement une voie Piola). Au 3e rappel, on avale la corde et là, c'est la merde : PUTAINNNNNNNNN ! Elle est coincée cette salopeeeeeeeeee !!! Heureusement on a encore les 2 brins et mon pote se dévoue pour remonter jusqu'au relais supérieur à l'autobloquant (pédale etc.). On repart. En passant on récupère une vieille corde, elle aussi coincée dans la paroi, et on arrive à une plateforme au dessus de ce qui semble être le 6e et dernier rappel. Le sol a quand même l'air vachement loin et y a un toit à passer... Je pars en premier, passe le toit et me retrouve suspendu dans le vide en fil d'araignée. J'arrive en bout de corde et là, c'est la tuile... je suis encore à 5m du sol, ou plutôt de la pente de neige à la base de la paroi. Je vois aucun emplacement pour placer un relais intermédiaire et me décide à sauter ! Atterissage dans la neige. Ouf ! Sauvé !
Je crie à mon pote qu'il peut venir mais que la corde est trop courte !!! Malheureusement on ne se voit pas à cause du surplomb et il n'a rien entendu. Il descend donc gaillardement sans avoir même mis son autobloquant et arrive lui aussi au bout de la corde à 5m du sol. Putain !! T'aurais pu me le dire !!! (hum hum...) Furieux, il saute lui aussi... et, libérée de son poids... la corde remonte !!! Elle est maintenant à 10 m au dessus de nos têtes ! Arghhhhhhhhhhhh !
Keskon fait ??? Il commence à faire sombre et la corde a l'air pas facile à atteindre. Avec le bout de corde qu'on a récupéré dans la paroi, je fais une timide tentative pour aller la chercher. Mais je le sens pas du tout et finalement laisse (en plus !!) une sangle et un vieux mousquif pour que mon pote me mouline en bas. Il est pas trop motivé pour tenter à son tour.
On est tellement content d'être enfin sur le plancher des vaches, sauvés, qu'on se fait une raison et on laisse mon rappel là où il est... On redescend le glacier à toute blinde, on previent le gardien de la cabane qu'on est revenu (après avoir largement doublé voire triplé l'horaire) et on se dépêche de dévaler le sentier du refuge car celui-ci comporte des passages en dalles avec des cables qu'on a pas trop envie de faire de nuit, surtout que la frontale est quelque part au fond du sac. On arrive enfin à la voiture à la nuit, en trébuchant dans la foret. Mon pote a depuis longtemps loupé son avion pour Nice et moi mon TGV pour Paris... et mon rappel a dû rester quelques temps dans la paroi...